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Portrait de migrant : Ahmed

Portrait de migrant : Ahmed

Ahmed, 34 ans, réfugié syrien en Tunisie

Une fois par mois, nous vous proposons le portrait d’un migrant que nous avons accompagné au sein de notre permanence médico-psycho-sociale. Leurs témoignages nous ont touchés, et nous partageons ici le récit de leur parcours, de leur vie et de leurs aspirations.

Voici le portrait de Ahmed (son prénom a été modifié)

Agé de 34 ans, Ahmed est syrien. Comme beaucoup de jeunes patriotes, il aspirait à la liberté d’expression dans son pays. Ce rêve lui a coûté six ans de prison, marqués par les formes les plus barbares de la violence et de la torture.

« Ils nous frappaient partout sur le corps, avec des barres en fer (…). A force de nous frapper sur les pieds, ceux-ci gonflaient comme une éponge. Ils nous forçaient ensuite à marcher jusqu’à nos cellules ». La peur était omniprésente. Les prisonniers ne savaient jamais ce qui les attendait ; l’arrivée d’un agent pouvait être ‘’simplement’’ synonyme de ‘’quelques minutes’’ de coups, comme elle pouvait annoncer la fin des jours de l’un d’entre eux : « On était toujours sur nos gardes ! On ne savait jamais ce qui nous attendait ! Quand est-ce qu’ils viendront nous tabasser !! (…) Ma cellule était proche de la chambre de torture ! Une fois, j’entendais les hurlements et pleurs d’un homme… c’était affreux ! Une peur immense m’a habitée !! Je n’ai jamais oublié cela ! Deux ans plus tard, j’ai appris que cet homme était condamné à mort, et que ces pleurs et hurlements ont eu lieu à la veille de son exécution… ».

Malheureusement, le danger pour Ahmed ne provenait pas seulement de l’Etat. Etant laïcs, ils se trouvaient, lui et ses semblables, sous l’œil hostile et menaçant des islamistes qui n’ont pas hésité à s’attaquer à lui et à assassiner son ami sous ses yeux : « Ils ont tué mon meilleur ami devant moi, puis ils m’ont tabassé et cassé un bras ».

Entre les murs sombres et saignants de sa cellule, le temps ne se mesurait plus normalement et l’alternance jour/nuit suivait désormais les règles de la prison : « Pour nous, la journée durait 5 heures. C’est ainsi que nous ressentions le temps. Les cellules étaient obscures. Ils éteignaient la lumière très tôt, et on passait le reste du temps dans le noir… ».

Longtemps isolé du monde extérieur, les choses les plus élémentaires revêtaient alors une valeur inestimable à ses yeux : « Une fois, j’ai eu le droit à une tomate dans mon assiette. Je ne l’avais pas mangée toute de suite… J’étais resté émerveillé par cette belle couleur rouge… (…) Une fois, un rayon de soleil a pénétré dans notre cellule et est tombé sur le mur… J’avais oublié ce à quoi ressemblait le soleil… Alors je suis allé me coller contre le mur pour ressentir la chaleur de ce rayon de soleil… ».

Pour pouvoir survivre à cet environnement brutal et hostile, auquel s’ajoutait le traumatisme de l’assassinat de son meilleur ami, Ahmed s’est créé un monde imaginaire dans lequel il s’était évadé. C’était un monde agréable, ludique et paisible : « A un certain moment, les autres prisonniers ont cru que j’étais devenu fou ! En fait, je rigolais tout seul, et je riais même à haute voix. Pour pouvoir survivre, je m’étais enfui dans un monde différent et agréable. C’était le seul refuge pour moi… ».

Six ans d’enfermement dans un endroit violant les moindres droits humains... L’odeur omniprésente de la mort et du sang… les images de l’assassinat de certains prisonniers… la déchirure des hurlements  traduisant la terreur des détenus à l’idée d’attendre une mort brutale et barbare… et le goût très amer de l’injustice… Gravés à jamais dans sa mémoire, ces ressentis ont occasionné des blessures profondes qui le marquent encore : impossible de sortir indemne d’une telle expérience !

En conséquence de la torture psychologique et physique qu’il a subie, Ahmed a développé un état de stress post-traumatique marqué par un violent bruxisme [parafonction inconsciente de serrement ou mouvement latéraux des mâchoires], qui a entraîné une usure significative de ses dents.

La reprise d’une vie normale n’était pas envisageable. En effet, même après sa sortie de la prison, il ne pouvait pas se libérer du rythme biologique hérité de celle-ci. Il dormait le matin et restait éveillé pendant toute la nuit, ne mangeait qu’une seule fois par jour, et en grande quantité (comme durant sa détention), et n’avait plus la notion du temps : il était incapable d’estimer le temps passé sur une tâche donnée et pouvait ainsi passer de très longues heures à travailler ou à surfer sur le net, sans jamais se rendre compte du nombre d’heures écoulées. Des idées noires traversaient son esprit, le faisant plonger dans une existence sombre et triste.

Seul l’espoir d’un avenir meilleur pour son pays lui permet de résister face aux fantômes du passé d’un côté, et aux maux du présent que sont l’isolement social, l’éloignement de sa famille et de sa patrie, d’un autre côté.

En collaboration avec Tunisie Terre d’Asile, l’équipe médico-psychologique de Médecins du Monde lui a offert ses services. Depuis 2015, Ahmed bénéficie d’un suivi psychologique régulier et d’une prise en charge médicale. Son état psychologique s’améliore progressivement, et sa profonde volonté de résister et de vivre malgré les difficultés rencontrées l’aide dans son processus d’évolution. En Tunisie depuis 2012, il multiplie les jobs en freelance, et a réussi en 2015 à décrocher un CDD dans une institution tunisienne.

Il croit en la liberté et nous croyons en lui…

Cette rencontre mensuelle autour de mots vous invite à dresser ce portrait avec d’autres moyens. Envoyez nous vos créations ici : contact (musique, dessin, création…). #BribesDeVies #PortraitsDeMigrants #MdM

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